• 28 juin 2022
  • Last Update 22 juin 2022 7 h 17 min
  • Montréal

«L’EFFET TUNNEL» CHEZ LES BOXEURS AMATEURS

«L’EFFET TUNNEL» CHEZ LES BOXEURS AMATEURS

Un texte de Rénald Boisvert

Lors d’un combat, «l’effet tunnel» se produit lorsque l’attention d’un pugiliste est focalisée au point d’en restreindre son champ de vision. Dans ces cas, vous entendrez l’entraîneur s’exclamer : « Tu as pris un coup de poing que tu ne pouvais pas ne pas voir! » 

Pour vous faire une idée plus précise de ce qu’est «l’effet tunnel», à titre d’illustration, je vous suggère de regarder la vidéo qui suit. Au-delà de leur côté caricatural, les cas de double knockout sont assurément parmi les conséquences les plus éloquentes de ce syndrome.

Le phénomène appelé «l’effet tunnel» peut sembler purement théorique et abstrait. Pourtant, il est bien réel. Pour en simplifier la compréhension, je vous présente quatre cas bien concrets. Ce sont d’ailleurs des situations auxquelles je suis confronté régulièrement.

Lors d’une séance de sparring (combat d’entraînement) que je supervise, l’un des boxeurs encaisse un coup de plein fouet. J’interrompt alors le sparring et je demande à ce boxeur ce qui s’est passé. En principe, il me donnera l’une des quatre explications suivantes :  

  1. J’ai vu venir le coup de poing, mais ce coup était trop rapide pour que je puisse réagir.
  2. J’ai vu venir ce coup de poing, mais j’ai réagi de la mauvaise façon (ex: j’ai déplacé ma garde au mauvais endroit).
  3. J’ai vu venir le coup de poing, mais j’ai figé.
  4. Je n’ai jamais vu venir ce coup de poing.

Il est à fort à penser que les explications données à 3 et 4 indiquaient la présence de «l’effet tunnel». Vous comprendrez que pour chacune des réponses, l’entraîneur devrait apporter un type de rétroaction différent (feedback). 

Comme vous vous en doutez, c’est véritablement au tout début de l’apprentissage des boxeurs amateurs que les diverses manifestations de «l’effet tunnel» sont les plus perceptibles. Ce phénomène physiologique (et psychologique) apparaît alors d’autant plus naturel. 

Mais ce n’est pas parce que ce phénomène est naturel qu’il ne doit pas être contrôlé. Même si quelques boxeurs amateurs parviennent par eux-mêmes à le réguler jusqu’à un certain point, une supervision bienveillante de l’entraîneur demeure essentielle pour amoindrir plusieurs des écueils provoqués par ce phénomène. Laissés à eux-mêmes, les boxeurs novices risquent particulièrement d’en payer le prix fort.  

Dans mon premier article intitulé : https://boxingtownquebec.ca/leffet-tunnel-chez-les-boxeurs/, j’ai décrit «l’effet tunnel» sous l’angle du boxeur professionnel. Dans le présent texte, je concentrerai plutôt mon approche du point de vue des boxeurs amateurs, notamment ceux qui ont été initiés à cette discipline sportive depuis peu. Je compte alors insister sur les mises en garde appropriées que les entraîneurs peuvent et doivent dispenser auprès de leurs athlètes dans de telles situations.

Comme on sait, le stress a été identifié comme étant à l’origine de «l’effet tunnel». Mais la question est plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. C’est que le stress peut prendre différentes formes. Voyons cela de plus près.

LE STRESS LIÉ À LA PEUR

La peur est l’une des principales formes de stress pouvant provoquer l’apparition de «l’effet tunnel» chez le boxeur novice. Mais ce n’est pas seulement le fait de combattre un adversaire qui est en cause ici. En réalité, la peur de mal faire (ou de mal paraître) peut avoir un impact tout aussi dévastateur.  

Lors de leurs premiers combats, au son de la cloche jusqu’à la fin de chaque round, la plupart des boxeurs novices ont pour réaction de bloquer inconsciemment leur respiration. Tout en étant anormalement crispés, leurs gestes habituellement harmonieux sont alors soumis à une perte de coordination. Très souvent, ils n’entendent pas distinctement les semonces de l’arbitre pas plus que les cris provenant de leur coin. 

Après l’affrontement, plusieurs d’entre eux ne se souviennent pas du combat dans son entier. Ils en parlent avec une certaine confusion. Enfin, ils n’ont aucun souvenir précis des directives exprimées entre les rounds par leur entraîneur. 

Plusieurs de ces aspects du stress disparaîtront au bout de quelques combats. Les boxeurs se seront alors adaptés. Mais en réalité, une infime partie de boxeurs novices vont persister. La plupart vont abandonner croyant que ce sport est trop stressant. D’où l’importance de discuter avec eux au préalable de l’apparition probable de ce syndrome, mais aussi de la disparition éventuelle de plusieurs de ses effets. 

Tout particulièrement à l’égard de ce boxeur novice que le stress gruge de l’intérieur, l’entraîneur futé le soumettra à la pression de façon graduelle. Par exemple, tout juste avant d’effectuer son premier combat, ce novice pourrait effectuer un sparring (combat d’entraînement) dans un club de boxe qui n’est pas le sien. Cela le soumettrait à un peu plus de pression que s’il le faisait à son gymnase.

Comme prochaine étape, le premier combat à être effectué pourrait en être un de démonstration. Vu qu’il n’y a aucune décision rendue en faveur de l’un ou l’autre des boxeurs dans un tel affrontement, le stress serait définitivement moindre. Enfin, pour ce qui est du novice hanté par la peur de mal paraître, il serait indiqué que son premier combat (avec décision) soit effectué ailleurs que devant ses partisans.  

Quoique ces mises en garde vont généralement atténuer le stress vécu par les boxeurs novices, il reste que ceux-ci ne sont pas au bout de leur peine. «L’effet tunnel» leur réserve d’autres embuches.

LE STRESS LIÉ À LA TORPEUR

Face à un prédateur, un animal aura normalement pour réaction d’attaquer ou de fuir. Or, ce stress peut aussi amener cet animal à figer. Il faut savoir qu’il en est de même pour l’être humain. Qu’en est-il maintenant pour le boxeur? 

Lors de ses premiers combats, il n’est pas rare qu’en raison du stress, le boxeur amateur fige à certains moments. Cela survient le plus souvent en défensive. Soudainement, ce boxeur ne semble plus voir venir aucun coup de poing. C’est comme si sa capacité d’attention et de vigilance était paralysée.  

Lorsqu’une telle situation se produit lors d’un sparring, il importe que l’entraîneur interrompe aussitôt l’action non seulement pour éviter un carnage, mais aussi pour permettre au boxeur en difficulté de prendre conscience du moment où il a commencé à figer. L’idée est qu’il parvienne à anticiper la manifestation de ce stress. 

En principe, le boxeur doit le cas échéant éviter de s’immobiliser. En se déplaçant dès qu’il ressent ce stress, il sera alors plus en mesure d’analyser la situation dans son ensemble. Ce qui importe dans ces moments, c’est que boxeur ne regarde pas son adversaire en le fixant des yeux. Tout au contraire, il est davantage recommandé de balayer du regard certaines zones du corps de l’adversaire afin d’en déceler les contractions musculaires qui interviennent une fraction de seconde avant chacun des coups de poing. C’est notamment en apprenant à lire lesdites contractions musculaires que se développe la capacité d’anticipation d’un boxeur.

Dans le coin entre les rounds, il importe en outre que le boxeur demeure attentif aux directives de l’entraîneur. Pour briser l’état de torpeur de l’athlète, il suffit habituellement de lui poser quelques questions. Vous comprendrez qu’un monologue de l’entraîneur ne permet pas de vérifier la capacité d’attention et de vigilance du pugiliste. 

Par ailleurs, «l’effet tunnel» peut également survenir là où on ne l’attend pas. Ainsi, un boxeur amateur a beau être bien entraîné, il demeure néanmoins vulnérable à la fatigue causée par le stress, ceci au point de causer certaines défaillances physiologiques.

LE STRESS LIÉ À LA FATIGUE

Les recherches scientifiques en aéronautique ont démontré que les pilotes, même bien entraînés, pouvaient subir les contrecoups de «l’effet tunnel» dans les moments où une certaine fatigue s’était installée. Il faut savoir que la réaction à la fatigue n’est pas la même pour tous les individus. 

Chez les boxeurs novices en particulier, le stress provoque généralement une baisse d’énergie considérable, et ce malgré une condition physique impeccable. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir ces boxeurs à bout de souffle avant la fin du premier round. Le cas échéant, cela représente un terrain propice à l’apparition de «l’effet tunnel». Dans le ring, ceux-ci se comportent alors comme des automates; même si une excellente condition physique leur permet de maintenir une certaine cadence, ils n’ont aucune idée claire de la manière dont ils gèrent le combat.

En réalité, ces boxeurs automates se retrouvent donc fréquemment chez les jeunes pugilistes amateurs dont la condition physique est irréprochable, mais pour qui «la lecture de jeu» est particulièrement déficiente. Ainsi, la condition physique est une chose, mais la capacité de traiter l’information en est une autre. Ne faut-il donc pas rechercher un équilibre à l’entraînement entre ces deux facettes de la boxe?

Par conséquent, en plus de l’entraînement visant l’amélioration des capacités physiques et énergétiques, ce boxeur novice a intérêt à effectuer certains drills et sparrings axés sur son aptitude à mieux gérer les situations. Dans ces moments, il importe cependant que la demande énergétique soit moindre au départ pour permettre graduellement à l’athlète de mettre à niveau sa capacité de bien percevoir et traiter les actions adverses. On oublie trop souvent que les aptitudes cognitives peuvent elles-aussi être entraînées.

Mais comme on peut s’en douter, il n’y a pas que le stress dû à la fatigue qui menace les capacités cognitives d’un boxeur novice. Je vais donc maintenant me tourner vers un autre type de stress tout aussi problématique.

LE STRESS LIÉ À LA COMPLEXITÉ DE LA TÂCHE

Nous savons que le cerveau a la capacité de traiter plusieurs informations à la fois. C’est ce que l’on observe chez le boxeur chevronné. Mais il en est tout autrement pour ce qui est du novice. La quantité et la complexité des informations qu’il doit traiter sont généralement une source de stress qui ouvre la voie à «l’effet tunnel».

Très souvent, les entraîneurs veulent trop en faire dans le coin d’un boxeur novice. Ils se montrent alors très volubiles. Comme le novice commet d’innombrables erreurs, les entraîneurs ont donc tendance à l’inonder de consignes entre les rounds. C’est comme si ces entraîneurs se disaient : « il faut que je le reprenne sur tout ce qu’il fait de mal ». Or, plus le novice doit traiter un grand nombre d’informations, plus il commet des erreurs; et plus il commet d’erreurs, plus l’entraîneur le submerge d’informations à traiter. C’est ce qu’on appelle un cercle vicieux.

En réalité, les entraîneurs doivent plutôt sélectionner les directives les plus importantes et se garder de ne pas les engloutir dans une mer de mots. Mais chercher à être concis à l’égard des novices n’est pas simple à appliquer. Il peut paraître contre-intuitif pour un entraîneur de limiter de la sorte ses interventions auprès d’un boxeur.

Entre les rounds, l’entraîneur a donc intérêt à vérifier auprès du boxeur novice ce qu’il a compris des directives à appliquer. C’est d’abord en interrogeant celui-ci que l’entraîneur pourra s’en assurer. Lorsque l’athlète n’exécute pas une directive, de deux choses : soit que l’athlète n’a pas compris la directive, soit qu’il l’a bien comprise, mais qu’il est incapable de l’appliquer. 

La distinction est ici importante non seulement sur le plan stratégique, mais également quant à la sécurité de l’athlète. Dans les situations où la confusion règne relativement à la perception et à la communication entre le boxeur et l’entraîneur, les risques entourant «l’effet tunnel» se feront beaucoup plus grands.

CONCLUSION

Avec les années, j’ai observé que «l’effet tunnel» était particulièrement présent chez les boxeurs ayant un déficit d’attention. Je crois cependant que la prise de conscience de leur vulnérabilité face à ce syndrome peut en diminuer sensiblement les impacts.

Par ailleurs, quiconque peut en être victime. Aussi, ce n’est pas d’aujourd’hui que les entraîneurs s’interrogent sur ce phénomène. D’ailleurs, même si l’expression «effet tunnel» est relativement récente dans le vocabulaire sportif, la connaissance intuitive de ses impacts remonte à très longtemps. Les entraîneurs «old school» se sont toujours préoccupés de la difficulté pour plusieurs boxeurs de conserver leur vigilance jusqu’à la toute fin de l’affrontement. Ce qui a changé, c’est la contribution de la science visant à identifier et mieux contrôler ce phénomène. 

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